Perspectives
Les crises asiatiques (1997-1998), russe (1998) et latino-américaine (1999) ont semé le trouble dans les esprits. La fin de la décennie promettait alors beaucoup de grisaille, des réajustements douloureux et des entrées en pénitence du monde financier, injustement opposé au monde réel.
Et pourtant, nous rappelant à l'heure du e-business que l'e-conomie reste un art, au moins dans sa prévision, quelques démentis (parfois cinglants) de la réalité nous ont été opposés, en France entre autres.
2000 à la lumière de 1999
Quel que soit l'indicateur économique vers lequel on porte le regard, le panorama de
1999 pour le monde en général, et pour la France en particulier, est plutôt agréable:
l'indice de confiance des consommateurs, perpétuellement négatif depuis sa création (il y a plus de 10 ans), devient positif et s'accompagne d'un excellent niveau de demande des ménages ; le moral des chefs d'entreprise est également relevé à un sommet (provisoire ?), et après le déstockage de début d'année, relance vigoureusement la production ;
les nouvelles technologies, l'exigence de la compétitivité, mais aussi les taux bas et le dispositif Périssol, se liguent pour encourager l'investissement, qui progresse selon les trimestres deux à trois fois plus rapidement que le PIB ;
l'épargne des ménages reste à un niveau satisfaisant, mais cesse son accroissement pour contribuer à la consommation (biens durables comme l'automobile, l'équipement du logement, etc...) ; sa valorisation par les marchés immobiliers et financiers conforte les patrimoines et libère des ressources potentielles ;
enfin, la demande mondiale pour les biens et services, ou pour les investissements français à l'étranger, fait l'appoint pour constituer une des croissances les plus équilibrées des dix dernières années.
1999 est digne d'entrer dans l'Histoire...
L'année qui a vu la monnaie unique se poser sur les marchés bancaires et financiers (trente ans après la détermination affichée dans le Plan Werner : c'est long, mais c'est court à l'échelle de Clio...) est assurément un millésime. Plus discrètement, non moins essentiellement, 1999 aura révélé combien les indicateurs classiques de mesure de la croissance sont encore impuissants à traduire l'ébullience du secteur vaguement baptisé Technologie-Média-Télécoms. Ce secteur est peut-être, dans un grand élan schumpétérien (celui qui fait les Trente Glorieuses), aux années à venir ce que furent l'électricité, la chimie des colorants ou l'automobile aux grands cycles historiques.
Enfin, 1999 a vu se multiplier les rapprochements d'entreprises, intra et inter pays, et on a enfin pu rencontrer des groupes européens valorisés par le marché financier de manière "globale", i.e. comme on l'avait déjà fait pour leurs compétiteurs américains ou asiatiques. Trois effets majeurs dont on n'a pas fini de parler : l'enrichissement des acteurs, la reconnaissance des stratégies engagées et leur légitimation, et la valorisation par les prix des parts et pouvoirs de marché. Un petit regret, au passage : pourquoi entend-on si souvent des voix pour prédire l'effondrement de marchés qui commencent à peine à exister ou à se valoriser ?
Le choix n'a pas été fait, en 1999 comme en 1989...) de tirer profit de l'embellie et de sa perception par tous les acteurs économiques pour réduire la voile fiscale. Faut-il y voir un excès d'idéologisme, une révolte contre le concept de mondialisation (tant il vrai que, quand un dispositif fonctionne ailleurs, on n'est pas enclin à l'adopter), ou simplement une mauvaise prédiction des experts de Bercy, voire un window-dressing budgétaire destiné à lisser le reflux du déficit et de la dette dans un contexte Maastrichtien politiquement correct ? Car enfin, il n'y a rien de grave, au fond, à afficher un excédent budgétaire et à réduire la dette publique...
La France de 1999 portera le souvenir d'un taux de prélèvements obligatoires historique (45,2%, venant de 42,7% il y a seulement 8 ans), dont les effets furent visibles du monde entier sur l'expansion et l'épargne du 3è trimestre; même si la Loi de Finance 99 avait généreusement prévu près de 50 réductions ou exonérations de taxes et d'impôts (dont nombre ne coûtaient rien en réalité, car sans "clientèle" concernée...), une fois encore, une magnifique opportunité semble avoir été délaissée.
L'économie est brillante: après + 2,7% en 1999, une expansion de plus de 3% est un minimum pour nombre d'experts. L'opportunisme politique incite, semble-t-il, à parler de baisse d'impôt pour les ménages jusqu'en 2002. L'honnêteté commande de traduire, et au-delà, ces engagements dans les faits et de ramener le taux de prélèvements obligatoires au-dessous de 40% avant 2005, par l'encouragement de l'innovation et de l'entreprise, par l'ouverture de nombre de services à la concurrence, par la réduction du coût de l'Etat et le transfert de ses missions non essentielles à la société civile, subsidiarité et efficacité européennes obligent. Au delà de la perversité et de la diabolisation, qu'on en finisse également avec les fonds de pension et les stock-options : si le financement des nouvelles technologies aux Etats-Unis a pu se réaliser aussi vite et aussi fortement, c'est parce qu'il existait des fonds de pension (à l'horizon de placement lointain par obligation, et investis en actions parce que c'est la seule et unique voie d'accroissement du pouvoir d'achat de l'épargne à long terme) et des individus capables de prendre des risques.
Dans nos bonnes résolutions, pour préparer un Nouveau Siècle (finalement pas trop différent des grandes révolutions précédentes, que la cliométrie nous révèle), encourager l'expansion et la création d'emplois oblige à utiliser au mieux chaque euro de dépense. Comme nous, modestes particuliers, que les Etats fassent l'effort de soumettre leurs débours à leurs encaissements, et non l'inverse, et que les années de croissance et de progrès qui s'annoncent leur permettent de conduire cet engagement avec sagesse et harmonie.
François-Xavier Devulder
Lille Place Financière